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Lorsque pour certains le cinéma pourrait bien cesser d'être le « mode narratif dominant » d'ici les prochaines décennies, d'autres s'emparent de ce thème pour produire une exception qui confirme la règle. Ari Folman est de ceux là.

Le Congrès est son dernier film sorti en 2013 et cette fois la valse n'est plus avec Bachir ( Valse avec Bachir est son film de 2008). Le réalisateur
israélien a délaissé le thème du massacre arménien pour virevolter plus librement du côté de la fable de science fiction. Tantôt réelles, tantôt animées, les images alternent dans une valse vertigineuse.


Pour mieux renaître de ses cendres, cette rétrospective du cinéma choisit de mourir en beauté et à plusieurs reprises. Le cinéaste commence une histoire là où s'en termine une autre. Le drame est cyclique, comme les idées qu'il véhicule et la valse filmique s'opère en boucle, dans un entre-deux, avec toujours plus d'élan.
Le film commence par un long travelling arrière depuis les yeux humides de Robin Wright
jusqu'à l'image d'une femme écoutant le funeste résumé de sa vie amoureuse. Un contre-champ tardif fait apparaître Harvey Keitel, alors que nous hésitions encore sur sa voix potentiellement extradiégétique, et le film débute. Première naissance. Premier constat.


Rapidement le visage en larme prend d'autres reliefs, celui d'une actrice en fin de parcours et d'une mère seule avec deux enfants qui habite dans un ancien hangar pour avion.

Derrière il y a le vacarme que fait l'aéroport, un fils malade destiné à perdre ses sens, et un secteur professionnel insatiable et sans pitié. La mise en abyme qu'il provoque lorsqu'il s'appuie sur la vie réelle de Wright est aussi à l'image de son esthétique dualiste. Le personnage (du grec persona ; signifie masque) est réel et fictif à la fois. La question inhérente au filmage est de savoir qu'est-ce qui délimite deux niveaux d'état d'apparence opposé? Qu'est ce qui distingue une mère d'une femme, une femme d'un métier, un métier d'une vie, une vie d'une mort? Folman interroge les minces frontières d'une condition à une autre, et le basculement de l'une entraîne la propulsion de l'autre.


C'est d'abord l'histoire d'une femme qui ne peux plus être actrice, elle vieillit. Cette ancienne Reine du cinéma (cf Princess Bride) a pris des rides et son visage presque archétypale de blonde aux yeux bleus n'est plus aussi parfait. Comme le cinéma hollywoodien est d'avantage iconographique, le corps finit par l'emporter sur le talent. Il faudra s'adapter. Deuxième naissance. Deuxième constat.


Pour ne pas disparaître des écrans et tomber dans l'oubli, la société Miramount (entre Miramax et Paramount) ne laisse qu'une seule solution à Robin Whrigt : se faire scanner.
Le cinéma est devenu capable de numériser les acteurs comme des avatars. Ensuite ces derniers peuvent disparaître dans les limbes du quotidien. Ils ont vendu leur âme au cinéma.
Ici le constat est moral. Pour le dépasser il s'agit de mettre de côté son ego. Il faut accepter de devenir une marionnette, ce rêve de tant de metteur en scène démiurge envers leurs acteurs, et profiter d'un repos sans gloire. Le numérique remplace la performance du jeu et au comédien il ne reste que son apparence.


Ailleurs la limite est un grillage, il sépare Robin et sa famille de la modernité vrombissante. Mais comme cette frontière est fragile elle n'empêche pas le vol des avions de traverser le jardin. Tel des rapaces effrayants ils risque d'emporter le cerf-volant innocent de son fils. Ils les fascinent aussi inévitablement. A l'image du progrès ces puissances des airs symbolisent un avenir inatteignable qui plane, fascinant et terrifiant.


L'histoire que nous raconte Folman c'est cela, le récit d'une femme emportée par son métier, par son époque, par les mensonges du cinéma inhérents à cette société du spectacle à la Debord qui romanise notre vie. C'est une femme qui ne sait plus choisir, qui ne connaît pas ses limites et qui s'enlise de principes comme des rideaux de fer, les pieds au bord du gouffre.
Elle est happée par« ces lumières qui attirent l’œil comme les phares des voitures ».
Lorsque Robin est enfermée dans le dispositif de scannage et finit par oublier toutes ses réticences c'est qu'elle est trop envoûtée par le récit magnifié de son manager. Séquence en même temps captivante où l'espace est une géode de flashs photographiques qui scintille au grès d'émotions refoulées. Ensuite c'est au tour du cinéma même de changer d'avis, de renaître, vingt ans après. Troisième constat.


L'ellipse est une autre séparation entre deux états. Elle est temporelle cette fois. Elle nous
entraîne du coté du roman de Stanislas Lem dont le scénario s'inspire. C'est ici qu'il y a le cœur du film, un monde d'animation allégorique et foisonnant. La première partie filmée caméra épaule laisse place à un monde beaucoup moins tremblants, un monde où tout est possible. Le rêve américain est démultiplié au rythme des rêves de chacun. Robin Wright ne voulait pas que son avatar joue « dans des films de science-fiction », comme pour mieux la contre-dire et souligner que la science est inhérente à la fiction, elle y plonge entièrement, elle et sa carrière de comédienne violée. Ce nouvel univers prend alors l'apparence d'un monde sans emprises. Enfin ? Ces emprises sont d'autant plus fortes qu'on ne les voit pas, comme une barrière de péage sur une route déserte.
Elles matérialisent notre incapacité à faire lien entre une rêverie collective et un corps laissé béa de l'autre côté. Et pour cause : la limite est aussi devenu psychotique. La drogue est le plus puissant des voiles. Mais cela ne s'avère être la solution à aucun problème.


Toonville c'est cette ville où tout peut exister. Une multinationale prend des allures de temple, c'est ici que se tient le fameux congrès de futurologie. La réalité n'a plus à se dissimuler derrière les apparences, ici elle les recouvre toute. Une substance chimique permet de se transformer selon nos désirs. Voilà ce qu'est devenu le cinéma ; une machine à rêve. Il ne projette plus des images, il transporte à l'intérieur d'elles.


Le film s'envole alors sur la partition de Max Richter. En rotoscopie, une vieille technique
d'animation, l’atmosphère explose, colorés et criards, pendant que la musique s'ajoute à l'effet d'hypnose. Ces passages qui pourrait en perdre certains, emplie de réflexions philosophiques, en passant largement par la caverne platonicienne, sont la force du Congrès.
Et au delà c'est la notion d'illusion même qui est interrogée : refuge où fuite ? Mort ou naissance ?


Le directeur de Miramount Nagasaky, une firme colossale qui produit des substances biologiques cinématographiques (rapprochement fait avec les blockbusters qui détiennent leur nom d'une véritable bombe américaine) jouit d'un pouvoir démesuré mais demeure dans le monde animé. Le scientifique responsable de l'innovation chimique mérite lui, comme un coup d’œil, un coup de feu en plein visage. Robin Wight ne peut que regarder avec effarement les pilotes fous de cet avion en plein vol. Ceux qui manipulent la machinerie ne sont pas moins immergés et déformés par cette fête orgiaque.


Le pouvoir est une illusion donné à tous. La mort ne semble pas exister puisqu’une image ne meurt jamais. La vie est une hallucination. Alors même quand l'actrice déchue se sent poussée des ailes et survole ce pays magnifique à la recherche de l'amour, d'une raison, d'une vérité, ce ne sera qu'un mirage signé Miramount. La seule solution semble d'ouvrir les yeux et de se réveiller. Accepter la réalité. Mais pour cela il faut de la volonté et le monde de Folman ne laisse pas de place à la volonté. Des constats, encore des constats.


Robin reste impuissante, incapable de maintenir ses choix. Il est trop tard pour s'opposer à cette immense machinerie psychotique, cela n'a même jamais été possible. Après avoir assisté au spectacle de son spectacle elle y replonge toute entière. Elle choisit la pilule bleu ; fuir la matrice.
Notre héroïne sous héroïne choisit de vivre et ne rien vivre à la fois. Un face à face entre
féerie animée et monde réel s'opère tandis qu'Eurydice déchue vient de se retourner. Des clochards en loquent traînent immobiles dans les rues de New York, le regard vide. Ils sont les nouveaux détenus de l'enfer, mais bien sur terre cette fois.


Et tandis que Robin est une femme creusée par sa vie, son image est plus populaire que jamais, tandis que dehors les passants sont miséreux, à l'intérieur ils sont les rois de leurs imaginaires. La beauté intérieure s'oppose à celle extérieure. La fable titube dans une dualité effrayante où le malheur des uns cause le bonheur des autres, et inversement. Comme nous, Robin est seulement là pour le voir et n'est qu'une spectatrice.


La comédienne déchue finira par choisir l’insensé. Elle retourne retrouver son fils disparut ou mort dans les limbes chimiques de spectateurs zombies. Le film se terminera là où on ne l'attend plus. La composition quasi-cyclique du drame qui donnait au réalisateur l'occasion d'explorer plusieurs renaissances prend fin en pleine course. Aaron, on l'avait presque oublié car hors époque, isolé du monde, se révèle être l'ultime raison de vivre de sa vieille mère. Lui, pour qui la réalité paraissait déjà transformée avant l'heure, légitime cette folie illusoire.


Ce rêve « où il suffit de faire un choix et vous ressentez tout ce que vous voulez» remplace toute difficulté de vivre. En plongeant toute entière dans l'incroyable fête chimique, la célèbre actrice choisit de retrouver son fils, et de tout recommencer, enfin, de tout imaginer. Elle choisit de pleurer comme l'aurait fait son fils, elle choisit de vivre la vie de son fils. Le film commence et se termine sur des larmes, sans répondre à aucunes questions. Peut-être parce qu'il n'y en a pas, que l'innovation scientifique est inévitable, que le septième art est vraiment en perdition.

Le cinéma de Folman est un étrange phénix. Il brûle de l'intérieur, il oscille entre morts et résurrections. Les choix deviennent des choses brûlantes qu'il convient de bien soupeser.

Pour ce qui est des principes que l'on se fixe, de nos chimères, de nos frontières, il n'y a pas de solutions; seulement une ivresse générale. Au mieux quelques constats. Les images d'animation contrebalancent le fatalisme général et c'est bien là toute la question que pose le film quand on le regarde: comme Robin ne sommes nous pas subjugués par un spectacle cognitif similaire, loin de toutes prise de conscience ? Ne pas voir ce film reviendrait à « faire l'autruche » alors qu'il raconte l'histoire d'une héroïne qui la fait si bien. C'est un cercle sans nom, et attention, ça tourne.


Critique de The Congress, un film d'Ari Folman. Weiss Eloi avril 2014.

Le cinéma est mort... Vive le cinéma!
Tag(s) : #Cinéma

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