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La lecture de la pièce Les Regrettants de l’auteur suedois Marcus Lindeen sur la grande table jaune du théâtre 145 prend véritablement la forme d'une discussion. Le public assiste au récit éclaté de la vie de deux hommes à la frontière du genre.

Cette forme de théâtre qui se revendique documentaire emmène la question du travestissement aux frontières de ce qui fait l'art dramatique ; un lieu où tout est possible, où les corps ne sont que des entités organiques, qu'importent leurs sexes. Tout peut alors être dit, tout est vrai et pourtant rien ne l'est. Les personnages témoignent, les acteurs se travestissent en endossant un personnage qui ne leurs appartient pas, et le temps au présent qui s'écoule lors de la lecture devient un instant éphémère.

Les réflexions, d'abord politique, que le texte soulève interrogent notre monde moderne. Au delà il y a ces êtres humains qui se cherchent, qui osent remettre en question le chemin douloureux de leur première condition ; homme ou femme.

Ce qu'il y a de beau dans le dispositif théâtrale c'est l'image de ces deux personnages qui partagent une même expérience, chacun persuadé que sa situation est unique. Ils se découvrent et se montrent des photographies, des preuves. Ce soir ils pointent simplement du doigts des mirages d'images qui s'inscrivent sur les visages attentifs de l’Audimat. Comme si ces fausses représentations se projetaient uniquement à travers le regard du spectateur. Les préjugés sont à l’intérieur de nous mêmes et nous seul les façonnons. « Parfois j'étais Greta Garbo dans le rôle de la reine Christine […] ou alors j'étais Clark Gable en Rhett Butler dans Autant emporte le vent » affirme Orlando pensif. Cette quête iconographique, cette place centrale qui est accordée à l'apparence interrogent l'Homme et son identité, son unicité et donc les valeurs qui le caractérise tant.

Ce qu'il y a de plus problématique dans la manière dont le récit s'organise c'est le constat semi-objectif qu'il prétend parfois dresser. Un soucis de traduction d'abord puisqu'en français Les Regrettants font sensiblement référence à la notion de regret. Le problème avec le théâtre documentaire c'est que s'il n'oppose pas une certaine pluralité des points de vue il à tendance à s'enfermer dans un sens unique, une seule fenêtre sur une seule réalité. Retour en sens unique semble d'ailleurs du point de vue de l'auteur la traduction la plus correcte à apposer, moins littérale certes mais qui conviendrait d'avantage au sens de la pièce. Attention donc à ne pas comprendre ces deux hommes comme des figures torturés à vie par un corps refoulé. « Ce qui est tragique dans la vie c'est le biologique » disait l'ancien Freud. La tragédie de ces hommes affrontant fatalement leur intégrité est minimisée à un simple constat. Marcus Lindeen prône l'anecdotisme tandis que le discours semble rapporter une vérité globalisante sur un milieux trans trop rarement mis en scène. La question de la transsexualité est inhérente à l'art dramatique et pourtant la voilà qui se perd dans le quotidien de deux individus. Marivaux avant l'heure utilisait le corps comme l'outil d'expression le plus sincère et représentatif de nos désirs. Alors posons-nous la question : le théâtre ne doit-il pas universaliser d'avantage la réalité et la complexifier, par la même occasion, pour être honnête ?

C'est ce que fera Zanina Mircevska ce soir avec son texte La Gorge, une fable allégorique du monde libéral. Affaire à suivre donc sur ces questions des représentations, du corps, et de l'intégrité, ces interrogations insatiables qui constituent le théâtre.

Compte rendu de la lecture du Vendredi 16 mai au Théâtre 145 avec Les Regrettants.
Tag(s) : #Théâtre

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