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Retour critique sur la lecture du Champ de Pavel Priajko au Théatre 145

Les jeunes sont arrivés! Alors que
précédemment nous abordions des thèmes en
tout genre en comité restreint, théâtre oblige,
nous regrettions la rareté de figures jeunes et
sveltes dans l’assistance. Ce soir la lecture
gagne en insouciance et jaillit d'un souffle
nouveau. Ce sont des étudiants de L’ENSATT,
ceux de la promotion Gatti, qui endossent les
figures de ces camionneurs et moissonneurs de
l'Est, labourés par la vie."



Le Champ c'est une histoire de terre et de
feu. Pour comprendre l’atmosphère il
faut penser à ces champs gigantesques qui
s'étalent, sans horizon, sur des kilomètres de blé
par delà les machines bruyantes. Dans ces terres
des hommes vivent, parfois en complète autonomie,
et accomplissent leurs moissons chaque jour que
durera leur vie de prolétaires. Dans ce monde il y a
des femmes qu'on aime sans le savoir, de manière
un peu brute. Elles s'ajoutent à ce paysage immense et par
elles nous ressentons la poésie mièvre des corps en
travail. Car c'est bien du travail dont il s'agit, de celui
qui permet modestement de s'acheter le nouvel
ordinateur ou baladeur, et puis de rêver en
travaillant. La boucle est bouclée et la chaîne en or
d'Igor pend à son large cou sans qu'il n'y prête plus
aucune attention. Il ne se passe pas grand chose
dans ce texte, peu de rêves et peu d’espoirs. C'est
l'histoire d'hommes et de femmes au bout d'une
longue chaîne économique dont ils ne voient pas ce
à quoi elle s'attache, et qui font ce qu'ils ont toujours
fait : vivre. !
Quand on lit le texte dans une reposante solitude on
l'imagine assez mal porté à la scène. Comment
représenter l'immensité ? Où placer l'horizon et ces
mille moissonneuses qui fendent l'air froid ?
Comment rendre compte de cette dramaturgie de
l'attente, de ces temps romancés où les didascalies
suggèrent des émotions introspectives plus que
palpables ? On craint finalement qu'il ne se passe
pas grand chose sur le plateau. Comme dans un
film de Tarkovski où c'est l’impalpable qui nous
subjugue, ici, nos seules images mentales devront
suffire pour matérialiser ces plans fixes.!


Et c'est alors que les jeunes étudiants
arrivent sur la table d'un pas décidé. Les visages
harassés et usés par le soleil deviennent presque
angéliques et l'intonation qu'on imaginait grave
résonne de façon naïve, mais pourtant bien sincère.
La voix didascale s’emplit d'une intonation fluette et
structure le récit sans trop de lyrisme, elle en
devient presque télévisuelle. Les autres comédiens
engloutiront des chips jusqu'à recouvrir leur surface
de lecture et le casque jonché au sommet de leur
crâne, symbole évident de l'ouvrier, reste un
accessoire de jeu plus qu'un véritable effet de
réalisme. Une musique couleur banjo temporisera la
lecture par intermittence: un petit moment de
rétrospection pour laisser s'évaporer le texte dans
nos esprits volatils (ces oiseaux de malheur). Un
acte sexuel dans un camion devient la ligne de
basse d'une musique binaire car tambourinée avec
la paume de chaque comédiens. Et puis finalement
le texte est mis en résonance par ce jeu distancié,
voulu ou non. La musique ajoutée par le metteur en
scène (Thibault Fayner) devient celle des
« moissonneurs norvégiens ». L'absurde recouvre
un certain lyrisme et le texte sonne plus juste.!


Les travailleurs auront passé leur temps à
courir après leurs chargeurs de portable et
qu'importe finalement si le Champ leur appartient.
Même si c'est pourtant bien ce que la pièce
dénonce : la mondialisation des espaces
économiques délocalisés, on se tient à la légèreté
des actions brèves et le message politique laisse
place à un amour brut entre des femmes et des
hommes au milieu de nul part. On termine sur
l'image de leur intimité, eux quatre sous des peaux
de bêtes, entrelacés. Ce qui compte c'est qu'ils
aient trouvé un nid où la rudesse des jours peut
laisser un peu de place à un amour simple et
charnel (une vie normale en somme). On apprécie
le jeu théâtral pour la fraîcheur qu'il est capable
d'apporter à un texte où l'on pourrait rapidement se
perdre dans des études dramaturgiques trop
poussées (choses qui arrivent souvent à tout
universitaire qui s'assume). Et « l'humaine
condition » dans tout ça ? Absurde je répondrai.!

Eloi Weiss

Tag(s) : #Théâtre

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