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Critique d'un George Dandin de Jacques Osinski,

Directeur du Centre Dramatique des Alpes, à la MC2 de Grenoble.

Ce samedi 13 octobre à la salle de création de la MC2 j'ai pu assister à un George Dandin du 21ème siècle, mise en scène par Jacques Osinski.

Jacques Osinski est le directeur depuis 2008 du Centre National des Alpes à Grenoble et se plaît à alterner ces mises en scène entre titres du répertoire et découvertes plus contemporaines. C'est ainsi qu'il a monté un richard II, un Don Juan, mais aussi une pièce de Buchner; Woyzech, par exemple. Nous avons déjà pu voir l'année passée un Ivanov (d'Anton tchekov) version Osinski. Un Ivanov puissant et froid comme le monde des affaires, peuplé d'hommes en costumes, avide de richesses et d'honneurs. Je craignais alors venant d'Osinski un univers trop sombre pour un George Dandin d'aujourd'hui. Il le fut mais surprenant fait.

En effet quand on connait Dandin on sait qu'il peut être un personnage comique, tragique, grotesque, imbécile, tyrannique ou alors même un éternel pathétique. Ce soir Dandin était tout sauf prévisible. Ce personnage à la psychologie délicate apparaît toujours aussi vif sur le plateau après tant d'années et de mises en scène.

Molière, ce soir, a donc enfilé une cravate et s'est installé dans un immeuble, on ne peut plus moderne et silencieux. Une sorte de couloir surréaliste. L'espace dramatique verdoyant où Clitandre ose attendre la réponse de la belle Angélique adossée à un arbre n'est plus. La légèreté de cette comédie de boulevard s'écroule sous un décors froid, inerte mais animé. Nous avons affaire à une comédie noire, plus dure.

Osinski a choisi un décor puissant qui encadre et souligne le fossé de classes sociales incompatibles. L'inégalité est omniprésente de telle manière qu'on ressent un fort sentiment de fatalité à l'égard de l'action dramatique.

On oublie alors les pastorales de la 1ere représentation à la cour du roi. Dandin n'est plus bousculé par des danseurs champêtres à chaque changement d'acte, dédramatisant ainsi la situation. Osinski semble l'avoir remplacé savamment par une interlude musicale baroque qui plonge le spectateur dans un noir personnel. Cela nous permet alors de mieux songer à notre monsieur de la Dandinière, peut-être, mais la sonorité reste classique, presque naïve, porteuse de peu de sens.

J'ai par ailleurs pris plaisir à observer comment l'inégalité permanente était symbolisée sur le plateau ce soir là. Pour parler mieux de la pièce je parlerais de l'organisation scénique. Clitandre devient le voisin de palier de Dandin et curieux de nature, ouvre sa porte à toutes les effronteries possibles. Les deux portes gigantesques devant lesquelles tout se passe, usées par les râles intérieurs désespérés de Dandin, s'opposent, immuables et fermées. On reconnaît deux mondes qui se font face, peut-être la féodalité à la bourgeoisie? Nos deux voisins ne sont pas du même milieu, ils en deviennent ennemis. Habitants méconnaissables, curieux, presque vicieux, semblables à certains aujourd'hui dans quelques grands immeubles de ville mono-forme. Les parents Sottenville habitent le hall moderne et gris de la cage d'ascenseur. Ils n'en sortent que pour appliquer leur jugement implacable et à demi naïf sur le gendre rendu muet et impuissant. On les imagine mal venir de loin le long d'un chemin de campagne bras entremêlés.

Chaque espace de la scène est donc rattaché à un personnage, lui même, détaché des autres. Dandin est méprisé, petit, débraillé, faible et presque attendrissant par sa façon de tout prendre avec fatalité. Les autres personnages expriment chacun un caractère bien différent. Lubin, pertinemment interprété par Grégoire Tachnakian, endosse, tel un comédien de la comédia dell'arte, un masque de bouffon et attire à lui toutes les railleries. Mimiques qui, au passage, rappellent un peu trop celles d'aujourd'hui dans le Cinéma comique français. Angélique, vêtue d'une robe rouge couleur désir, illumine le plateau de son vice et de son charme.

Elle attire un Clitandre moderne, blanc comme un prince, innocent comme un mafieux. Les différences sociales sont établies clairement dans la mise en scène mais je les ai senties s'atténuer au cours de ce George Dandin osinskien. J'ai cru voir beaucoup de Monsieur et Madame de Sotenvilles dans la salle ce soir là mais, je doute que beaucoup se soient sentis sur le plateau. Pas plus du moins qu'au 17eme siècle il me semble. Les Sottenvilles restent Sottenville; aimables, souriants et arrangeants, non sans oublier leur intérêt dans l'action. Lorsque madame de Sottenville illustre de son mouvement de tibia l'amour comblé hollywoodien on est triste d'une telle référence. Une tel mise en scène aurait peut-être mérité plus d'audace et d'effort pour affuter la critique personnelle du spectateur.

Osinski reste fidèle à Molière. C'est, certes, joliment fait mais la contextualisation manque de piquant.

Cette noire comédie s'illumine d'un rire qui se fait libérateur et cruel pour reprendre les termes même de Jacques Osinski mais il lui manque l'adjectif ''révélateur''. L'adaptation du texte est claire mais l'on s'attend à une critique plus forte dès le levé du rideau, trop classique lui aussi. De beaux sentiments, tels que l'amour et la joie, sonnent plus fort que la problématique, pourtant omniprésente, des problèmes liés aux rapports de classe dans le choix de la mise en scène. Comme Molière, qui termine avec habileté ses trois actes par l'amour affirmé des Sottenville, Osinski finit aussi sur un paradoxe; c'est-à-dire une pièce classique, justement adaptée à notre époque par ses rapports sociaux toujours d'actualité, mais dont la noirceur et la fatalité nous distancie davantage du sens natif du texte.

Osinski vs Dandin
Tag(s) : #Théâtre

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