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Jimmy P. (psychotérapie d’un indien des plaines), réalisé par Arnaud Desplechin est un film français sortit le 11 septembre 2013.

Le dernier film d’Arnaud Desplechin; Jimmy P. ( Psychothérapie d'un indien des plaines) est une œuvre qui cherche à diagnostiquer bien des maux.

Elle puise au cœur de ce qu'il y a de plus énigmatique en l’Homme; sa conscience. Le film cherche alors à décrypter les traumatismes des siècles passés à travers un seul personnage; Jimmy Picard( interprété par Benicio Del Toro). À travers lui on assiste de loin à la décrue-décence des Indiens dans l'alcool, arrachés à leurs cultures, au massacre des juifs et celui de la Seconde Guerre mondiale. Le passé prend la forme d’une maladie héréditaire, souillant ceux qui auront bien voulu le regarder en face. Comme victime, Desplechin choisit la figure d’un indien blessé. Derrière son épaule on entrevoit un désir de vérité, une nécessité de comprendre le monde avant d’essayer de se comprendre soi même.

Le récit narratif tient à peu de choses, on l’oublie presque, recouvert par des personnalités psychologiques imposantes. Ainsi cette histoire vraie c’est simplement celle d’un malade et de son médecin. Inspirée du travail de l’anthropologue et psychanalyste Georges Devereux, cette comédie dramatique fait cohabiter l’amitié et la thérapie. Mathieu Amalric interprète cet ami. De ces deux destins séparés d’abord par l’océan atlantique, de deux cultures fondamentalement différentes, il n’y a qu’un pas, une même recherche d’un sens commun. Il n’y a plus de patient et de soignant, il y a deux hommes qui se tiennent la main, qui se parlent des femmes, ces créatures foudroyantes, et qui apprennent à vivre au présent.

« Tout le monde parle de lui », c’est le sens véritable du nom indien de Jimmy Picard. Étrange paradoxe pour cet homme qui sera tenu d’évoluer dans une sorte de huis clos, un hôpital, au milieu d’une foule de médecins armés de blouses blanches. Pour ce qui est de la parole, il ne s’exprimera pas beaucoup. Prisonnier de son enceinte mentale il semble être un cas particulier, pris au milieu d’autres grands blessés des conflits d’antan. Délicate frontière qu’entreprend de longer le réalisateur par cette généralité, entre figure anecdotique et universelle. Tout le monde est malade… on croirait entendre un paranoïaque.

L’enfermement, ces limites tant mentales que physiques, parfois culturelles, est matérialisé tout au long du film. Quand ce n’est pas par le motif de la dentelle du domicile de Jimmy qui entrecoupe la lumière du dehors, par ses échancrures délicates, ce sont les barrières de ses enclos, les grilles de l’hôpital, les fenêtres du train, un jardinet américain… Lorsqu’on découvre le personnage de Jimmy il est occupé à réparer un enclos. Déjà le fil directeur du film s’étend et s’apprête à relier d’un même effort la thématique profonde et centrale ; réussir à exister avec les entraves qui ne cessent de nous façonner. Nous sommes loin de l’idéal libéral, d’une vision du surhomme, il s’agit ici de réussir à être un Homme. « Il est Hamlet », lâche Devereux dans ses tentatives d’interprétations symptomatiques. C’est-à-dire non plus une entité supérieure, mais un être d’humanité et de défauts, malgré la guerre qui parfois le replonge à ses instincts animaux, malgré les coups de couteau que l’on s’inflige parfois à sois même, malgré le mensonge qui fait de nous un être de sentiments, malgré la folie inhérente à notre lucide conscience.

Ce n’est pas seulement les rapports psychologiques ou ethniques dont il est question, mais aussi ceux familiaux. Les hommes et leurs femmes, et leurs enfants. La féminité apparait comme une figure frappante et bouleversante, plus encore que celle de l’homme, ce guerrier. Quand il ne s’agit pas du complexe d’Œdipe, c’est un traumatisme lié à l’enfance, un cruel manque d’amour, une jalousie ineffable, un souvenir conservé dans son affreuse nudité, qui viennent hanter les méandres psychiques de Jimmy Picard. Ces images sont toujours sous le sceau de la féminité. Elles participent à justifier non seulement la difficulté d’être un être de sentiment, mais plus encore, de surmonter ses faiblesses, même enfermé sous une imposante carapace, de celle qu’endosse Del Toro, au physique tant charismatique.

Ailleurs le psychiatre est un accordeur de piano. « Je vais l’accorder » scande t’il avant même d’avoir rencontré Jimmy, en parlant d’un vieux piano traînant dans l’hôpital. C’est autant de visions symphoniques de l’esprit humain. Le cinéma de Desplechin est lourd de métaphores; l’espace qui entoure ses protagonistes n’est qu’une continuité des personnages, comme ses champs contre champs qui ciblent les esprits torturés et les captures dans leurs plus personnelles rétrospections. Et quand la figure du médecin prend l’aspect d’un chef d’orchestre organique, la musique extradiégétique est de celle qui raisonne dans les esprits.

Semblable à de la folie, ou sinon à notre voie intérieure, elle cherche à s’harmoniser. Les visages se perdent aussi parfois dans leurs reflets, capturés dans les miroirs, cherchant encore une fois l’harmonie, mais physique cette fois. Ils contribuent à flouter la frontière psychologique qui s’étend tout du long, Devereux se confond alors avec Jimmy, et leurs deux destins semblent similaires. Ce ne sont pas des amis, ce sont deux hommes qui se regardent vraiment, et l’on comprend que ce n’est pas une évidence.

Les représentations symboliques des corps et des objets dans le film sont bien ce qui constitue l'essence profonde de Jimmy P. Le psychologue est avant tout un être cartésien, d’où sa double fonction d’anthropologue. Passionné des tribus amérindiennes il contrebalance la partie psychiatrique de notre société moderne avec un simple rapport morphologique aux choses. Les rêves finissent par disparaitre de la mémoire, comme certains souvenirs, et il ne reste alors que des cicatrices. Une jambe blessée que l’on traine toute sa vie.

Les peuples disséminés sont porteur d’autant de blessures charnelles, ceux qui parfois « se sont brisé tous les os », et Jimmy est un de ces témoins. Il n’est pas malade, il est marqué au fer. Ailleurs ce sont les images qui souhaitent parler d’elles-mêmes. Comme le reflet d’un espace psychologique intérieur ce cinéma cherche à représenter ce que l’on voit, mais que l’on ne prend pas le temps d’interpréter. Les vastes paysages qui font parfois surface ne sont qu’une échappatoire, une ouverture possible, l’espace préfère rester restreint et cloisonné. Il accueille ainsi toutes sortes de signes hétéroclites. L’Homme est enfermé à l’intérieur de lui et il est difficile de mettre de l’ordre dans ses cartons de vie et ses étagères de pensées. Du reste le monde qu’il fréquente n’est autre que son reflet intérieur.

Ce sont ces éléments qui donnent l’intensité au film. Il devient alors lourd, pesant comme l’est notre tête jonchée au-dessus de nos épaules. Seulement, lorsqu’à la fin Jimmy décide de récupérer sa fille délaissée, cet embryon de femme qui lui faisait si peur, on ne ressent que trop peu d’empathie. Desplechin semble avoir oublié de nous rendre ses personnages attachants. Il n’y pas dénouement autre que celui de la paix intérieure retrouvée. « Qui est en paix avec lui-même est en paix avec les autres » raisonne comme seule morale alors que ces « autres » justement, on ne les connait que trop peu. Le film a au moins le mérite d’établir des remèdes moraux autres que ceux religieux et propulse la famille comme une meilleure source de soulagement, après avoir trouvé la lumière à l’intérieur de soi. La jalousie, la peur, la folie, le mensonge, la brutalité sont autant de constantes mentales que nous devons accepter, non refouler. Ces ficelles propres à chacun constituent notre insondable marionnette humaine.

Jimmy P.( Psychothérapie d’un indien des plaines) est un question lancée à l'Histoire et à l'Homme. Faute de pouvoir donner réponse aux questionnements profonds qu'il véhicule, le film reflète à lui seul l’esthétique entière d’Arnaud Desplechin. Tant pis si Almaric ne vient pas alléger le récit, tant pis pour le spectateur qui pensait parcourir les plaines d’Indiens en perdition, il fallait s’en douter. Dresser une psychothérapie c’est comme faire du noir et blanc en 2014, c’est annonciateur d’une atmosphère somme toute particulière.

Jimmy P. Psychothérapie d'un indien du siècle
Tag(s) : #Cinéma

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